La Nouvelle Tribune

REPLIQUE - Mme Savané (Interview)

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Photo quotidien sénégalais«Ce n’est pas au Bénin que j’irais chercher de l’argent !»
La responsable du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (Maep) ne décolérait pas d’avoir lu dans un journal du Bénin, largement repris dans Le Quotidien n°1770, paru le week-end dernier qu’elle percevait des émoluments de la Présidence de la République du Bénin... au titre de conseiller spécial du Président Yayi Boni. Elle revient, dans l’entretien ci-dessous, sur les péripéties entourant sa nomination à ce poste, et indique qu’elle n’a jamais, à ce titre, perçu le moindre sou du gouvernement béninois.
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Le journal béninois Le Matinal déclare que vous percevez, à votre titre de conseiller spécial du Président Yayi Boni, plus de 3 millions de francs, alors que vous êtes chargée, par le Maep du Nepad, de faire l’évaluation de la gouvernance dans ce pays…

Je vais relever un certain nombre de contre-verités dans cet article, que vous avez d’ailleurs repris largement. Il y est dit que dans le budget que le ministère des Finances du Bénin présente à l’Assemblée nationale, la partie concernant la Présidence présente des anomalies, à savoir que des personnes ont été citées comme conseillers spéciaux et recevaient un certain nombre d’émoluments. Et parmi ces personnes, on a relevé mon nom. Et le journaliste a parlé du budget de 2008. Je crois qu’il a insisté sur quelque chose que je peux comprendre, à savoir qu’il ne comprenait pas que, depuis janvier 2008, je perçoive des émoluments, au moment où je faisais un audit sur la gouvernance au Bénin.
D’abord, je dois dire que l’étude sur la gouvernance au Bénin a été réalisée en 2007. Elle a été officiellement présentée au forum des chefs d’Etat du Maep, en janvier 2008, à Addis Abeba. Ce rapport, que vous pouvez lire (Elle le présente sur sa table), a suscité beaucoup de commentaires. Surtout de la part de certains chefs d’Etats africains. Le Président Yayi Boni a eu à dire que des chefs d’Etat africains n’ont pas compris qu’il ait accepté ce rapport, qui est extrêmement dur pour le Bénin. Il a répondu en disant que c’est vrai que le rapport est très dur, parce qu’il montre tout ce qui ne marche pas au Bénin. «Mais, si je veux transformer mon pays, je suis obligé de partir de ce qu’ils disent, d’autant plus que ces gens ont parcouru l’ensemble du pays, rencontré toutes les parties prenantes. On ne peut que souscrire à leurs recommandations, même si cela fait mal.» C’est à la suite de cette présentation qu’il m’a invité à aller au Bénin pour le lancement national du rapport. Cela s’est fait le 12 février 2008.

Et vous avez alors discuté du traitement…
Lorsque je suis arrivé au Bénin, le président m’a reçu et m’a dit «Je vais vous décorer, parce que si je devais payer un bureau d’étude ou la Banque mondiale pour ce travail, cela nous aurait coûté des centaines de millions de francs.» Ce travail est fait par une équipe de professionnels, venus de plusieurs horizons. Un groupe de 15 à 20 personnes, que j’ai dirigé. La responsabilité politique et morale de ce rapport m’incombe, en tant que chef de mission. Et il me dit qu’en récompense, il va me décorer. On va dans la salle du Palais des congrès et, lorsque l’on annonce la décoration, il dit que je vais être nommée Commandeur. Au moment où je m’apprêtais à répondre au discours de la cérémonie, le Directeur du Protocole est venu me remettre un papier. C’était le décret par lequel le Président me nommait Conseiller spécial. Je tombais des nues, parce qu’on n’en avait pas discuté. Mais le Président m’a expliqué après qu’il souhaitait que je l’aide, «en tant que grande sœur, en tant que panafricaniste», par des conseils, des notes, à mettre en œuvre le plan d’action. J’ai accepté. Mais on n’a jamais parlé d’argent ou de quoi que ce soit de ce genre. Il m’a seulement annoncé que l’on allait me remettre un passeport diplomatique, pour me permettre de voyager pour le compte du Bénin, s’il y a quelque chose à faire. Depuis ce mois de février, je n’ai jamais parlé d’argent avec eux, jamais perçu un centime, etc.
Je crois que l’erreur du journaliste béninois, c’est d’avoir confondu le budget. Ils discutent en ce moment du budget de 2009. Et lui, il parle d’un budget passé. On n’en discute plus. Normalement, dans nos pays, on ne discute pas la mise en œuvre du budget. L’erreur vient de ce qu’il prétend, que depuis janvier 2008, je reçois des émoluments, ce qui n’est pas le cas.

Pourtant, il est bien spécifié sur le document, qu’il s’agit du personnel de la Présidence de la République en janvier 2008. Cependant, à suivre vos explications, votre proposition de nomination est sortie en février 2008. Cela voudrait dire qu’avant même que vous ne soyez nommée, les gens vous avaient déjà intégrée dans la liste des personnes émargeant à la Présidence du Bénin…
Non, non, non, du tout ! Ils ne peuvent pas, parce qu’il faut un décret ! Le décret a été signé le 12 février. Avant le décret, rien ne peut se passer. L’explication que l’on me donne et qui est valable, c’est que lorsque le décret a été pris, on a fait ampliation au ministère des Affaires étrangères et au ministère des Finances. Les Affaires étrangères ont sorti un passeport, que j’ai d’ailleurs reçu au mois de juillet ou août, ici à Dakar. Et le Ministre des finances a reçu son ampliation. Ce qui fait que lui l’a intégré pour le budget de 2009. Et c’est ce budget d’ailleurs, dont le journaliste parle, qui est en discussion à l’heure actuelle à l’Assemblée nationale. Et à partir de cela, il donne son opinion…

Excusez-moi de vous interrompre, mais sur le document, il est bien indiqué qu’il s’agit du budget de 2008…
Mais, je vous dis que mon décret de nomination date du 12 février. Et d’autre part, et peut-être le plus important, si j’avais reçu des émoluments, et si cela passe dans le budget de la Présidence, il y aurait eu des preuves ! Et le journaliste les aurait sortis si cela existait ! Il n’y a rien de plus transparent, surtout comme je l’ai lu, qu’il y a des primes d’eau, de téléphone, ou de je ne sais quoi, il faut bien que cela passe quelque part ! Et pour aller plus loin, j’étais au Bénin le mois dernier, vers le 25, je crois, et quelqu’un m’a interpellé à propos de cela, en me disant que j’avais droit à des émoluments. J’ai dit, de manière nette, que mon accord avec le Président était très clair. Il m’a dit de les aider et on n’a pas parlé d’argent. Et à ce jour, je n’ai rien touché...

Donc,…
Permettez que j’ajoute, qu’il faille qu’on se décomplexe par rapport aux questions d’argent. Ce journaliste, sur la base d’une erreur, trouve incompatible, sur le plan de l’éthique -et je suis d’accord avec lui- que je sois payée. Si j’avais été nommée pendant que je faisais le rapport, j’aurais été d’accord avec lui. Et d’ailleurs, mon équipe ne l’aurait pas accepté, parce que c’est quand même des professionnels de très haut niveau. J’ai eu à faire le rapport d’évaluation sur l’Algérie. Des Sénégalais m’ont accompagnée, dont notamment l’ancien Premier ministre Mamadou Lamine Loum. Les gens savent comment on travaille. Le professeur Babacar Guèye, de l’Université, qui habite juste à côté, est venu avec moi au Burkina. Donc, il y a des choses qui ne passent pas. Et puis, franchement, si je voulais de l’argent, ce n’est pas au Bénin que j’irais en chercher !

Cependant, plus de 5 millions, ce n’est pas une petite somme !
Ecoutez ! Moi, à 25 ans, je touchais déjà plus que cela ! J’ai une carrière internationale ! La somme dont ils parlent, je la gagnais déjà quand j’avais 25 ans Khebna ko ! C’est négligeable pour moi. Ndlr). Je ne vais pas mettre en jeu ma crédibilité pour une somme pareille ! Nous n’avons pas de salaires. On touche des émoluments, ou honoraires très élevés. On me donne dans ce cadre, 450 dollars américains (225000 francs Cfa) par jour. Je ne vais quand même pas gâcher ce travail, qui a été accompli par une équipe extraordinaire. Parce que, quand même, rester un mois dans un pays, dans des conditions extrêmement difficiles, alors que j’avais des soucis de santé et faire tout le pays (Elle change de sujet). Je crois qu’il y a aussi beaucoup de politique politicienne. Comme dans tous nos pays, peut-être c’est moins marqué ici qu’ailleurs, des politiciens ont leurs journaux. Et quand on veut attaquer le pouvoir, on peut prendre (Elle dévie encore). La seule chose que je peux dire est que, si c’était vrai que j’émargeais au budget de l’Etat en même temps que je faisais l’évaluation, cela aurait permis d’avoir des doutes sur la crédibilité de ce travail-là. Mais quiconque lit le rapport du Bénin… Même mes collègues du panel ont trouvé que c’était trop dur. Mais le Président Yayi Boni, quand on a fait le debriefing, en direct, à la télévision, il dit que s’il avait régulièrement des rapports de ce type, il n’aurait pas de problème. Parce qu’en tant que chef de l’Etat, il n’est pas sensé savoir tout ce qui se passe partout dans le pays.

Partant du principe que vous aviez terminé votre travail et que cette nomination était une manière pour le président de vous récompenser…
De solliciter mon expertise ! Ce que les gens ne réalisent pas ce que, si on le faisait régulièrement et qu’il sollicite mon expertise, il n’a pas besoin de me nommer conseiller. Il demande mon expertise et je lui fais un devis, et il allait payer des millions ! Il y a un tarif régulier ! Mais, là, il m’a demandé de les aider. Je les aide depuis et je n’ai pas touché un seul centime ! Parce qu’on n’avait pas parlé d’argent au départ. Maintenant, chaque chef de l’Etat a, ce que l’on appelle, des fonds souverains. Mais eux, ils ont peut-être voulu être transparents ! Des amis diplomates m’ont dit que ce président voulait être sans doute transparent. Car dans tous les pays du monde, les gens ont leurs conseillers, ils les paient de la manière qu’ils veulent et ce n’est même pas enregistré, on ne sait même pas combien ils perçoivent. Mais là, objectivement… Je crois que les gens, au Sénégal, sont fatigués et sont fauchés. Car, cela, par rapport à ce que je vaux, c’est rien !

C’est plus de 3 millions tout de même…
Mais, je gagnais déjà beaucoup plus il y a dix ans ! Et je me suis bonifiée avec le temps. Actuellement, en tant qu’expert indépendant, si le gouvernement du Bénin me demande de les aider à mettre en place un mécanisme de contrôle de la gouvernance, je peux leur demander entre 2 et 3 000 dollars par jour. Pour leur produire un travail d’une page. C’est cela les tarifs internationaux.  

Qui est-ce qui paie le travail des experts du Maep ?
C’est le Maep. Il y a ce que l’on appelle, un fonds fiduciaire, géré par le bureau Afrique du Pnud (Programme des Nations-Unies pour le développement, Ndlr). Chaque gouvernement participant au Maep verse une participation annuelle. On a dit, minimum 100 mille dollars par an. A l’époque, le Président Obasanjo avait demandé que tous les pays pétroliers riches donnent un million de dollars. Si vous comptez l’Algérie, le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Egypte et autres…, cela fait de l’argent. Sans compter la participation, qu’on a dû limiter, des Occidentaux. On a 28 pays membres et chacun contribue.

A ce jour, combien d’évaluations avez-vous réalisées ?
Neuf pays ont été évalués, c’est-à-dire que les rapports ont été officiellement présentés au Forum des chefs d’Etat. Il y a le Ghana, le Rwanda, le Kenya, l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Bénin, l’Ouganda, le Nigeria et le Burkina Faso. Et de ces neuf pays, j’ai réalisé trois, l’Algérie, le Bénin et le Burkina Faso.
Propos recueillis par Mohamed GUEYE (confrère sénégalais){/joso}

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