La Nouvelle Tribune

Déclaration d’indépendance du Bénin : comment avez-vous vécu le 1er août 1960?

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Le 1er août 1960 à zéro heure, du haut de la terrasse du palais du Gouvernement à Porto-Novo, Hubert Maga proclame l’Indépendance du Dahomey :

 «Je proclame solennellement l’Indépendance du Dahomey ce lundi 1er août 1960 en présence des représentants de la République française, des chefs des états de l’Entente, de nos invités, des ministres du Gouvernement dahoméen, des parlementaires, des personnalités et de toute la population. Dans la semaine qui commence, les quatre états du Conseil de l’Entente vont accéder à l’Indépendance. Le Dahomey est heureux et fier d’être le premier à exercer pleinement sa souveraineté interne et externe. C’est pour nous un jour d’allégresse, jour qui consacre l’union de tous les enfants de ce pays pour la paix et la fraternité, jour qui marquera un nouveau pas en avant de l’Afrique vers un avenir meilleur.»

Charles Karam avait 21 ans le 1er août 1960

«J’étais là à applaudir, à vivre la descente du drapeau sous les pleurs… C’était vraiment très émouvant de voir tous ces administrateurs français, quand on ramenait le drapeau français à minuit moins une, pleurer quand il a été plié. Et quand ils ont pris le drapeau dahoméen vert avec les deux bandes jaune et rouge, cette immense clameur qui est montée à minuit et le leitmotiv «Ablodegbaja» qui signifie Indépendance, Liberté. Ah !  Il y avait l’hymne ! On ne le connaissait pas. Il a été repris alors sur le papier. Les officiels sont rentrés au palais des gouverneurs qui était devenu le palais de la présidence et le gouverneur en a passé les clés. Il y avait un bal populaire avec tellement de monde… C’était un élan de joie, une ferveur populaire très profonde.»

Jérôme Carlos avait 16 ans le 1er août 1960

«J’étais à Porto-Novo, j’avais 16 ans et nous étions dans l’action, parce qu’on nous avait annoncé que le Président Maga allait prononcer le discours de l’Indépendance, et qu’il allait proclamer l’Indépendance accompagné de 101 coups de canons. C’était bien préparé. Et le discours devait se faire à partir du palais du gouverneur. Le gouverneur français se retirait, et les nouvelles entités béninoises allaient, en tout cas au pied levé, prendre la place des anciennes autorités. Et à minuit, on a entendu la voix du Président Maga. La place était noire de monde, et on entendait ce discours qui s’égrainait. Et on se posait des questions. ça a été aussi facile ce qui nous avait paru si dur ? Parce qu’on nous disait qu’ailleurs il y avait eu du sang, il y avait eu des guerres, et voilà que nous nous engagions dans un processus qui nous ouvrait les voies royales de l’Indépendance. Et à la fin du discours effectivement ça a été des coups de canons. Après que la foule se soit dispersée, c’était la fête dans les maisons et la tristesse aussi pour certains. On s’engageait dans une voie où les horizons n’étaient pas aussi clairs qu’on voulait l’affirmer. Les sentiments étaient mitigés mais pour moi en tout cas, nous étions heureux, nous étions contents. Et ça correspondait tout à fait à notre choix. On se disait qu’il fallait encore mieux nous engager même si on devait rencontrer des difficultés, plutôt que de continuer à honorer un système que nous avions sorti de nos têtes depuis longtemps.»

Émile Derlin Zinsou avait 42 ans le 1er août 1960

«Le 1er août à zéro heure dans la cour du palais des gouverneurs à Porto-Novo au cours d’une grande manifestation, Maga a proclamé l’Indépendance du pays, j’avoue que quelque chose de poignant a habité tous les esprits. Je crois que tout le monde communiait en cet instant-là. Il y avait quelque chose de féerique, de fascinant dont on ne mesurait pas toutes les conséquences mais qu’on trouvait formidable. J’étais dans l’opposition par rapport au gouvernement Maga de l’époque et je n’ai pas été convié aux manifestations ; je suis quand même le lendemain, allé à la manifestation en tenue locale. Pour la première fois, on me voyait en tenue locale d’Abomey. J’avais mon grand pagne, mes sandalettes et ma culotte bouffante et j’étais à la fois heureux, mais pour tout dire, un peu inquiet. Peut être inquiet est trop dire, mais j’avais quand même un pincement qui me disait : «allons nous pouvoir ?». Je m’interrogeais. Je me suis battu pour mais le moment où c’est arrivé, non pas que j’étais contre, mais je m’interrogeais sur notre capacité de bien l’assumer. «Est-ce que nous serons dignes de ce que nous venons d’obtenir ?».»

Mathieu Kérékou avait 27 ans le 1er août 1960

«C’est la France qui a crée l’état béninois mais nous étions présents ce jour-là. Ça se passait à minuit, à Porto-Novo, j’ai porté le drapeau du Bénin et je l’ai remis au Président Hubert Maga.»

Isabelle Tévoédjrè avait 30 ans le 1er août 1960

«C’était vraiment dans l’enthousiasme, c’était presque indescriptible, on ne peut pas le décrire parce qu’on avait tellement d’enthousiasme, il y avait des rêves fous, on accaparait toute la liberté, tout ce que l’on n’avait pas pu avoir jusqu'à présent ! On avait tellement de rêves dans la tête ! On avait tellement de projets, on avait tellement de choses, parce que vraiment c’était notre premier Président de la République, c’était quelqu’un ! D’avoir nous-mêmes un Président de la République !»

Gratien Pognon avait 25 ans le 1er août 1960

«Maga que je connaissais presque intimement, à chaque fois que j’écoutais ce discours, je me disais qu’il ressentait réellement l’Indépendance.

Je sentais qu’il était converti. Je sentais que le peuple qu’il y avait sur cette esplanade et celui qui était la radio et à la télévision ; tous étaient pour l’Indépendance. On ne savait pas quelle aventure ce serait, mais on était pour.»

Émile Ologoudou avait 25 ans le 1er août 1960

«J’arrive en vacances en 1960. Mon père qui était dans l’administration française, a été nommé premier sous-préfet de la ville de Ouidah. Alors il me dit : «Mais voilà Emile c’est bien gentil, toi qui m’as toujours engueulé, l’Indépendance et tout, c’est toi qui écriras le mot que je dirai pour faire descendre le drapeau français, et monter le drapeau béninois, dahoméen.»

Alors j’ai pris ma plus belle plume, sachant déjà écrire pour les journaux estudiantins et autres, puis je le lui ai pondu. Et il a dit : «Ah ! Ça c’est lisible ce que tu m’as dit là. Très bien.»

J’ai donc ainsi eu l’honneur d’écrire le premier discours du premier sous-préfet africain de la ville de Ouidah, ville historique comme chacun sait. Mon père a donc lu ça et il a dit : «Prenez garde ! L’Indépendance elle est belle, elle est bonne, mais que ça ne se paye par la famine. Vous devez comprendre que vous allez devoir travailler encore trois fois plus dur que sous la colonisation.».»

Basile Adjou Moumouni avait 38 ans le 1er août 1960

«J’étais directeur de cabinet du Ministre de la santé, mais je ne me suis pas rendu au cocktail.

J’étais à Porto-Novo mais j’ai débouché le champagne à domicile, avec mes amis. J’étais heureux pour moi-même, et non pas pour Paul, Jacques… Non non non, pour moi-même !»

Nondichao Abdou Bachalou avait 23 ans le 1er août 1960

«Le 31 juillet quand l’heure est passée à zéro heure, il y a eu cent un coups de canons pour donner le coup de l’Indépendance. Tout s’est passé dans l’ordre, c’était une très très grande joie dans la capitale dahoméenne cette nuit-là.»

Jean Pliya avait 29 ans le 1er août 1960

«Il fallait aller voir la consécration, la proclamation de cet évènement majeur. Ce qui était significatif pour moi, c’est que c’était devant le palais des gouverneurs - qui avait été à un moment donné le centre du parlement à Porto-Novo -, que l’Indépendance allait être proclamée. Donc on sentait vraiment qu’il y avait un changement. C’est là qu’un hymne national a remplacé l’hymne de la République française, «La Marseillaise». Alors, «La Marseillaise» est partie, la béninoise est née. Alors je dis il y a un changement dahoméen.

Ce jour-là, vous comprenez qu’il y avait une certaine fièvre. Quand vous entendez les canons résonner comme pour les grands évènements, vous dites : «Houn ! Ça y est vraiment. Le jour ‘’J’’ est arrivé.» Le jour de gloire est arrivé, chantaient les français. C’était le jour de naissance et de gloire pour nous.»

Robert Dossou avait 21 ans le 1er août 1960

«Le 1er août 1960, j’étais à Paris. J’étudiais à Bordeaux mais quand les vacances sont arrivées je suis allé passer l’été à Paris et j’ai des amis qui étaient aussi venus à Paris dont mon frère aîné. On a constitué une petite équipe, on était au nombre de cinq ou six copains et la nuit du 31 juillet au 1er août nous l’avons passée au rond point des Champs Elysées dans une boîte de nuit qui s’appelait «le club écossais» ; je ne sais pas si ça existe toujours mais il faudrait que j’aille vérifier si je fais un tour à Paris. Nous y avions passé la nuit du 31 au 1er, on a dansé, on était fiers, contents.»

Annick Domingo Tallon avait 12 ans le 1er août 1960

«Pour le défilé, je me rappelle ce chant que maman nous avait appris. Quand elle revenait des répétitions, c’était notre répétition à la maison. C’est comme ça que j’allais soutenir ma maman en chantant. Voilà, c’est ce que nous avons retenu du 1er août. [CHANT] Président nous voilà, Indépendance totale, Indépendance totale nous nous en réjouissons [CHANT]. Le Président Maga nous appelle tous pour fêter l’Indépendance.»

Albert Tévoédjrè avait 31 ans le 1er août 1960

«J’étais à Porto-Novo, dans les jardins du palais de la République d’aujourd’hui, le 31 juillet à minuit. La France était représentée par le Ministre d’état Louis Jacquinot, et le Président Hubert Maga a proclamé l’Indépendance devant nous tous. Nous avions les larmes aux yeux. C’était à minuit. J’étais présent. Nous avons bien sûr applaudi, pleuré, bu du champagne etc.… C’était remarquable. Il était entouré à ce moment-là des autres chefs du Conseil de l’Entente ; Houphouët-Boigny, Hamani Diori, Maurice Yameogo…»

Joseph-Adrien Djivo avait 29 ans le 1er août 1960

«Le 1er août 1960, je n’étais pas à Porto-Novo. J’étais à Strasbourg. Nous étions heureux. Je retrouvais mes parents, mais en esprit seulement, mes parents en effervescence. Ils étaient tous contents, tous heureux. Nous aussi, nous étions tous heureux d’un moment. Franchement j’étais heureux, parce que je me disais que les petits combats que nous avions menés avaient abouti ; et que finalement, nous avions beaucoup appris des moments de l’Indépendance.»

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John Igué avait 15 ans le 1er août 1960

«Avec les radios de rien du tout, nous étions agglutinés autour pour écouter surtout notre hymne national. Les gens disaient que nous avions le meilleur hymne national. On voulait l’écouter, et on a applaudi et puis on s’est mis à fêter.

Bien que ce soient de petites radios que nous avions à l’époque, on est parti s’agglutiner chez les instituteurs du lieu pour écouter la radio.

On a applaudi comme tout le monde et on a chanté.

Il a fallu la rentrée pour qu’on vienne voir le drapeau et apprendre l’hymne national.

Des analyses qui étaient faites par des experts internationaux disaient que le Bénin et le Sénégal, dans le girond francophone, étaient les seuls pays qui pouvaient gérer les conséquences de l’Indépendance parce qu’on avait les ressources humaines suffisantes pour ça. Donc nous étions fiers de savoir que nous n’allions rencontrer aucun problème pour développer ce pays.»q

Source : Fondation Zinsou