La Nouvelle Tribune

Bénin : l’Etat en attendant la nation

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Tournez la page des 52 ans. Le Bénin indépendant et souverain vient de le faire. A 52 ans, dans un pays où l’espérance de vie plafonne à 56 ans, on peut estimer qu’un citoyen béninois a déjà l’essentiel de sa vie derrière lui.

 On ne saurait en dire de même d’un pays.  Les hommes passent mais le pays reste. Il est l’espace permanent d’une course de relais sans fin entre les générations qui se suivent.

Au regard de quoi, 52 ans à l’échelle d’un pays, c’est un laps de temps insignifiant. Mais assez significatif toutefois pour interroger et s’interroger. Qu’a-t-il fait, le Bénin, de ses 52 ans d’indépendance ? Il s’est doté, certes, d’un Etat. Mais il continue de marquer le pas devant le chantier de la nation.

Nous avons hérité du colonisateur du cadre général d’un Etat. Ceci en termes d’appareil de commandement et de services généraux. C’est le minimum pour faire marcher plus ou moins bien un pays. Un cache-sexe sans plus pour masquer une nudité dégradante. Dieu merci : l’Etat béninois s’étoffe au fil des ans et de diverses expériences et réformes. Mais la question de l’Etat ne reste pas moins entière. Elle le restera aussi longtemps que nous n’aurons pas apporté une réponse à la question de la nation. Quel Etat pour quelle nation ? Voilà la grande interrogation d’aujourd’hui. Elle commande toute nos élaborations de demain.

Nos frontières ont été dessinées contre tout bon sens, au gré des intérêts du colonisateur. Cela a donné des profils de territoires plus ou moins bizarres. Cela a laissé un patchwork culturel des plus hétérogènes. Cela a saucissonné nos peuples lancés depuis dans une transhumance sans fin et dans la quête problématique d’une nouvelle cohérence existentielle. Voilà le tableau de départ. La nation béninoise de nos vœux devrait en émerger. Un peu comme, du néant et par touches successives, l’artiste-créateur donne vie à une œuvre de beauté.

Beaucoup avaient rêvé de faire du parti unique l’instrument accoucheur de cette nation projetée. Et le parti unique s’était alors voulu, du moins en théorie, un creuset fédérateur et réconciliateur de nos différences et de nos diversités. Mais cette architecture, en plus d’être monocolore, a été dominée par la voix de son maître et le chœur des griots de service. L’unanimisme était la règle. La nation rêvée prenait les allures tristes et misérables d’un troupeau de moutons bêlant. Le parti unique a plutôt renforcé l’Etat central et instrumentalisé les populations à des fins politiciennes.

La démocratie pluraliste n’a pas fait mieux. Mal comprise et détournée, elle a plutôt suscité un repli ethnocentrique et régionaliste des plus nocifs, avec l’apparition d’une kyrielle de partis qui n’en sont pas. Nous avons affaire à des clubs électoraux, sinon à des duchés, archiduchés, comtés et autres principautés semés au cœur même de la République. La nation béninoise ne sortira point de ce marigot infesté.

La nation béninoise, par ailleurs, ne se décrètera. Pas plus qu’elle ne se donnera un modèle. Elle suivra sa propre voie en se démarquant des schémas socio-historiques qui ont prévalu ailleurs. Ce qui disqualifie, pour nous, la définition passe-partout de la nation, appréhendée comme « un groupe humain caractérisé par la conscience de son unité historique, sociale et culturelle et la volonté de vivre en commun ». Alors, que faire ? Commencer par faire de l’avènement de la nation une priorité. Dans cette dynamique, aucune initiative, même la plus anodine, ne devrait être de trop.

Remarquons, par exemple, que le schéma routier du colonisateur, pour évacuer les produits de son exploitation, fut de construire des voies Nord-Sud, dans le sens vertical. A nous de nous préoccuper de rapprocher nos populations, en construisant des voies transversales, orientées Est-Ouest.

Remarquons, encore, que c’est une erreur d’avoir fermé, chez nous, les internats. C’était des foyers d’un brassage sans pareil pour la jeunesse de notre pays. Des générations successives de nos jeunes gens et jeunes filles, toutes origines confondues, faisaient alors l’expérience unique d’un partage d’idéaux.

Remarquons, enfin, qu’en liquidant l’héritage révolutionnaire, nous avons jeté, bien souvent, le bébé avec l’eau du bain. Nous avons fait passer par pertes et profits et sans discernement, quelques uns des beaux acquis d’une politique d’alphabétisation et de promotion de nos langues nationales.

Comme on le voit, aussi vrai que ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières, la nation béninoise naîtra à la confluence des eaux mêlées de toutes nos petites et belles initiatives. Alors, prenons date.